La perception humaine et le secret de nos sens
Auteur Dr Dieter Malchow
Le fait de voir peut sembler simple
et naturel, mais en réalité la
perception humaine regroupe
un ensemble de processus dont seulement
une partie peut être expliquée
de manière scientifique.
Cette perception s’effectue en
deux étapes. La première comprend
tout ce qui peut être mesuré objectivement
: la stimulation des nerfs
par le biais d'un organe sensoriel, la
transmission de l’information au
cerveau, où l’information visuelle
est acheminée et décodée vers différentes
zones par la forme, la couleur
et le mouvement et telle une mosaïque
disposée en chiffres, mots, facettes...
puis répartie vers différentes
zones et classée sous diverses catégories,
distinguant entre ce qui est
animé ou inerte, entre animal ou
plante, et ainsi de suite.
La seconde étape consiste en impressions
sensorielles et en perception
proprement dite. Les deux sont
subjectives et ne peuvent être mesurées.
L’impression produite par la
perception doit être interprétée par
la personne.
Sens conscients et automatismes
Notre perception sensorielle comprend
: la vue, l’ouïe, le toucher, le
goût et l’odorat. Toutefois, elle fait
aussi appel à des sens moins connus,
dont nous prenons surtout
conscience lorsqu’ils nous font défaut.
Considérons, par exemple, la
mésaventure d’un jeune apprenti
boucher. Une blessure banale, dont il
ne se préoccupa pas et qui finit par
s’infecter, l’obligea à s’aliter avec l’impression
de flotter dans son lit ; il ne
sentait plus son corps et ne pouvait se
lever. Il eut besoin d’un mois avant de
pouvoir se redresser dans son lit, de
trois avant de se lever, et d’un an avant
de pouvoir marcher de nouveau.
Que s’était-il donc passé ? Par l’inflammation
d’un nerf, il avait perdu
le sens «proprioceptif», qui permet
de ressentir l’effort des muscles et
des tendons, un sens dont nous
avons besoin pour marcher et nous
déplacer. D’autres automatismes du
même ordre sont le sens de l’équilibre
et celui de la puissance - dont nous
prenons conscience lorsque nous soulevons
un poids - le sens de la douleur
et celui de la chaleur.
Examinons maintenant les particularités
de nos cinq sens principaux,
et demandons-nous avec lequel notre
faculté de penser aurait pu être reliée
initialement.
Cela commença-t-il avec l’odorat ?
Le poète Schiller conservait de
vieilles pommes dans le tiroir de son
bureau, car cela l’inspirait pour
écrire. Or, nous savons aujourd’hui
que l’odorat est étroitement relié aux
pensées et aux sensations.
Ce sens se développa très tôt dans
l’évolution. Les poissons ont un excellent
sens de l’odorat. Une anguille
est en mesure de sentir une goutte
d’alcool phényléthylique diluée dans
50 millions de km3 d’eau - ce qui
correspond à peu près au volume du
lac de Constance. À un tel niveau de
dilution, l’anguille aurait seulement
une ou deux molécules dans sa cavité
nasale. De même, les jeunes saumons
sentent leur rivière natale, lors de leur
retour de la mer, et en retrouvent
l’embranchement.
Le cerveau olfactif dans l’encéphale
prédomine dans l’évolution.
C’est seulement avec l’arrivée des
reptiles, qu’une infime partie du néocortex
se forme, c’est-à-dire la partie
du cerveau qui correspond au cortex
cérébral. Chez les mammifères inférieurs,
le cerveau olfactif et le néocortex
sont de grosseur équivalente.
L’homme, par contre, ne possède
qu’un petit cerveau olfactif. De plus,
la surface de la paroi olfactive
- c’est-à-dire la région du nez qui réagit à
l’odeur - est beaucoup plus petite
chez l’humain (5 cm2) que, par
exemple, chez le chien (l’airedale-terrier
: 85 cm2). Le chien apprend à
reconnaître la majeure partie de son
environnement par l’intermédiaire
de son museau et il est reconnu pour
communiquer sa présence sans réserve
à tous les animaux qui obtiennent
aussi la connaissance de leur environnement
par voie nasale.
Malgré l’importance de l’odorat
pour la perception, personne n’a encore
trouvé comment fonctionne
exactement ce sens. Le processus de
l’activité nerveuse dans le nez est fort
complexe, mais aussi très spécifique,
comme on peut le constater sur l’illustration.
Il varie déjà lorsqu’une
odeur contient à peine un groupe de
molécules de carbone de plus qu’une
autre.
L’odorat est fortement relié à nos
émotions. L’animal détermine sa
proie, ses amis et ses ennemis par
l’odeur. L’homme également choisit,
en partie inconsciemment, selon son
odeur, qui il préfère dans son entourage.
Si nous «ne pouvons pas sentir
quelqu’un», l’aversion est habituellement
très marquée.
Étant donné la grande importance
de l’odorat, il est tout à fait
possible que la réflexion émotionnelle
(la pensée «Est-ce bon pour
moi ou non ?») ait débuté avec
l’odeur. Dans le cerveau humain, le
cortex olfactif se situe tout près du
système limbique ; c’est dans ces régions
du cerveau que s’élaborent les
émotions. L’odorat a également des
rapports très proches avec le goût, et
même avec notre bien-être.
Pas d’odeur, pas de goût
L’odorat utilise deux façons de percevoir
l’odeur : les odeurs provenant
de l’extérieur sont détectées lors de
l’inhalation, tandis que les odeurs des
aliments le sont lors de l’expiration !
Les arômes d’un repas irradient plus
largement dans les parties du cerveau
reliées aux sens que les odeurs provenant
de l’extérieur, pour la simple
raison que la vue et le goût sont également
présents. Dès qu’un désir
pour un mets particulier prédomine,
une région de l’encéphale, l’«insula»,
participe à la reconnaissance et informe
l’estomac de la sensation.
On retrouve à l’avant et sur les
côtés à l’arrière de la langue des papilles
gustatives (voir l’illustration).
Elles contiennent des récepteurs pour
l’ensemble des cinq saveurs de base :
acide, amer, salé, sucré et «ounami»,
un terme japonais signifiant savoureux.
Cette saveur est produite par
les composantes de protéine, le glutamate
et l’aspartame. Aucune partie
spécifique de la langue n’est responsable
d’une saveur distincte, mais la
langue est dans sa totalité toujours
impliquée dans le processus du goût.
Chaque papille gustative est composée
de plusieurs cellules. Les récepteurs
pour chaque saveur prennent
place dans des cellules spécifiques. Il y
a ainsi des cellules pour le sucré,
l’amer ou l’acide qui contiennent des
récepteurs correspondants.
Les récepteurs pour la saveur du
sucré ne fonctionnent pas chez les
chats. Il est probablement futile de
chercher à attirer des chatons avec
des sucreries ou de tenter de charmer
un tigre avec du miel, car ils ne
connaissent pas le sucré.
Les cinq différentes saveurs, alliées
aux arômes d’un mets, forment ainsi
une composition distinctive.
La synesthésie : deux perceptions sensorielles simultanées
Le goût a une relation particulière
avec le langage ou, plus précisément,
avec les mots. Cela ne se
manifeste pas seulement dans le fait
que la langue participe à l’articulation
des mots. Cette relation apparaît très
clairement chez les «synesthètes»
qui goûtent le sens des mots. La synesthésie
est l’aptitude à avoir deux
perceptions sensorielles simultanées,
telle que voir les couleurs des lettres,
par exemple.
Certains synesthètes goûtent le
mot avant de l’avoir exprimé. Le sens
du goût est éveillé par le simple fait de
penser à un mot, et pas nécessairement
par la sonorité et l’orthographe de
celui-ci. Les synesthètes diffèrent
dans leur façon de percevoir par
exemple les lettres et leurs couleurs.
Certains voient les couleurs à l’extérieur,
tandis que d’autres les voient
dans leur for intérieur.