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Chœurs et orchestre, cœur et handicap

Des concerts sont donnés régulièrement à l’église Saint-Sulpice, à Paris, où les choristes des chorales Clément Wurtz et Hugues Reiner trouvent ensemble la joie de mettre leurs voix à l’unisson d’un orchestre de grande qualité, où tous vivent avec ferveur la direction du chef d’orchestre.

Une magie généreuse, sensible, enthousiaste, permet aux œuvres de révéler le meilleur de notre époque, sublimant la grâce de ces moments secourables pour tous. Mais c’est bien plus que cela...
Auteur : Jacqueline Thibeaudeau
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brève biographie Chaque mercredi sous la direction du maître de chœur, Hugues Reiner, à «La Note bleue» (Paris 12e), le chœur Clément Wurtz, «un chœur gros comme ça», composé de personnes en situation de traumatisme crânien, répète dans une franche gaîté ! Nous y avons rencontré Hugues Reiner et sous sa direction, ce mercredi- là, nous avons chanté avec tous les traumatisés : ce fut un moment inoubliable ! En sortant, tout me paraissait plus vivant qu’auparavant.

Après cette répétition, nous sommes restés avec notre chef de chœur et Guillaume, traumatisé crânien, qui depuis cet entretien a fait des pas de géant sous l’œil vigilant de son coach et chef d’orchestre. Lors de nos échanges, le conformisme devint un mot désuet et toutes les barrières parurent franchissables.

Hugues Reiner, né en 1960, donne un sens humain à sa carrière de chef d’orchestre en côtoyant la vulnérabilité, y apportant une protection par l’altruisme, là où l’émotion et l’utilité contribuent à ce que chacun devienne «quelqu’un de bien».

Durant la Deuxième Guerre mondiale, ses grands parents et sa tante sont arrêtés dans Paris, emmenés à Drancy puis à Auschwitz. Son père, l’écrivain Sylvain Reiner, vit dans l’entourage de Joseph Kessel (et de Maurice Druon, son neveu) qui, chez Fayard, le considère alors comme un fils. L’enfant Hugues Reiner grandit dans la pauvreté, mais se nourrit de littérature et avec entrain cherche sans cesse à remplir ses vides affectifs et existentiels.

L’orchestration devient sa meilleure alliée afin que la musique serve les grandes causes humaines, comme à Sarajevo où il donna des concerts dans un hôpital bombardé, bondé de blessés graves, et en 1989 à Pékin où il parla des droits de l’homme.
Interview d'Hugues Reiner et Guillaume
Monde du Graal Hugues Reiner chef de choeur
MDG : En novembre 2009, à la Madeleine à Paris, votre concert avec le choeur Clément Wurtz a révélé votre mission, qui cherche à responsabiliser le public à l’amour des autres.

Hugues Reiner : Oui, les handicapés participant à ce chœur me disent : «On t’aime, on t’aime !» C’est exactement l’objectif que je cherchais à atteindre «pour créer l’émerveillement à base d’intelligence, d’intuition et de tolérance». J’ai sûrement toujours dix, quinze ou vingt ans dans ma tête. Mais, Guillaume est comme moi et ça explique pourquoi il est mon meilleur ami.

Guillaume : Dans ma tête j’ai dix ans, mais avec Hugues j’avance ! C’est mon vrai pote !

Hugues Reiner : Nous sommes des enfants traumatisés, lui crânien avec lésion cérébrale à l’âge de un an, et moi depuis mon plus jeune âge où mon père étant indisponible dans sa tête, je me cherchais une famille. Aujourd’hui, Guillaume est porte-parole du chChœur Clément Wurtz qui a été créé en septembre 2009 avec Luc Royet, directeur de la maison d’accueil spécialisée C. Wurtz (MAS), et responsable de cinq Centres à Paris, une personne très optimiste qui souhaitait mon intervention pour la fête de la musique de juin 2010. Je lui ai proposé de faire une chorale, comme il était partant j’ai simplement ajouté : Il va falloir répéter.

En juillet, invité à un barbecue, j’ai fait un essai et je me suis aperçu que tous avaient de la voix : c’est normal, ils crient toute la journée et donc ils sont désinhibés.

À ce moment-là, nous avons quitté une théorie occupationnelle et fait la jonction entre le monde de la culture et celui des pauvres, des ratés. Dans ma culture personnelle, je suis guidé par les personnes humbles, parce que même si je lis les livres des grands pédagogues et des grands psychiatres, je me fais aussi des amis avec des gens qu’on n’a aucune chance de rencontrer. C’est important de créer des passerelles et des liens. J’ai donc demandé à nos choristes amateurs : «Qui veut venir le lundi ?» et Guillaume a dit : «Ok !»

En quatre répétitions, il était totalement intégré alors que son dossier disait : «Il n’est pas capable, attention !» Nous avons continué trois mois, durant lesquels j’ai essayé de ne pas faire de transfert. La logothérapie que vous connaissez nous dit d’être vivants dans la réalisation ! Et la réalisation, c’est bien la concrétisation de l’amour de l’autre.

Guillaume et moi sommes très différents et en même temps très semblables. Je lui ai dit : «Tu seras le porteparole du chœur», mais il est aussi le porte-parole de sa famille et de ce fait de toutes les familles.

Ce qui est très intéressant dans le traumatisme quel qu’il soit, c’est qu’il nous ramène au plus profond de notre identité, parce que l’on n’a plus le temps, on est trop malheureux, trop bête, c’est à dire trop différent et perméable au monde.

Fin janvier, Guillaume a fait un acte citoyen en quittant «l’ESAT» (établissement et service d’aide par le travail). Il est entré dans le chœur et y a progressé. Voyant ses aptitudes, je l’ai présenté à un professeur internationalement connu. Son avis fut : «Il est apte, on va faire du très bon travail ensemble». Pour compenser le manque à gagner de l’ESAT, Guillaume s’occupe l’après-midi de la diffusion publicitaire des concerts. Ce travail l’oblige à parler et à peaufiner son expression avec les gens. Parallèlement, il est étudiant en musique à mi-temps et les grands élèves l’encouragent par mail : «Qu’est-ce que tu fais ? Continue ton solfège, ne te décourage pas, reste joyeux.»

Guillaume : Oui, si tu t’aimes toi-même, c’est valorisant pour toi et pour la personne qui est en face de toi. Il faut que j’avance !
Non-violence ou modération MDG : À la Note bleue, ce soir, il était fabuleux de voir Paul parmi les choristes (24 ans - hémiplégique à 14 ans, suite à un accident de planche à roulettes).

Hugues Reiner : Tous les drames se révèlent formateurs. Lors des répétitions, la mise en lumière de ma faiblesse procure de la force à tous. Tout à l’heure, quand je leur ai parlé de ce fameux étudiant chinois sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989, c’était pour montrer que face aux tanks, il a réussi à infléchir le cours de l’histoire. La puissance de l’individu est à l’intérieur de soi et le mécanisme de la force dans sa volonté.

Mais cela peut être le contraire, et l’absence de conscientisation au quotidien produit ce que j’appelle la barbarie des gens ordinaires. Ce qui fait le plus peur, c’est le silence des gens raisonnables. C’est ce qui a abouti à Auschwitz. Parfois, il arrive que les traumatisés se confient : «Il ne faut pas plaisanter parce nous sommes tous des traumatisés crâniens. Nous avons vécu des comas, nous sommes passés de l’autre côté et revenus alors qu’on ne le voulait pas vraiment, mais on a vu des choses, comme la lumière…». J’avais oublié ce concept, or «les rigolos du cœur» me disent ces choses incroyables dont on parle peu. Les personnes en situation de handicap sont victimes d’agressions par les gens «normaux» plus qu’ils ne sont aidés, et beaucoup de traumatisés ont pensé au suicide.

Le grand sujet universel est : qu’est-ce qu’on attend pour vraiment se civiliser ? Si on est intelligent, il faut aimer davantage encore. Avec Guillaume, j’aborde beaucoup tous ces sujets et nous parlons souvent de communication non violente.

Le plus grand exemple est bien le langage du Christ : il est sans violence mais il n’est pas modéré. Il ne faut pas confondre la non-violence et la modération. Cela concerne tout le monde et il faut y aller si on veut donner de l’intelligence aux autres ! La frustration, c’est la civilisation et le début de la conscientisation ! Conscientiser, c’est penser vraiment avec son coeur. Quand on fait de bonnes actions, on a une bonne conscience, quand on agit mal, une mauvaise.

Guillaume : Quand j’affichais pour les concerts, un gars m’a interpellé et s’est planté devant moi en disant : «Je vais te casser la figure». J’ai tout de suite pensé à la communication non-violente et je me suis concentré. Je lui ai répondu : «Et alors, après tu seras plus heureux ?» Il s’est calmé et on a parlé musique : lui, il écoutait de la techno. Je lui ai expliqué l’intérêt de progresser vers de belles choses et nous sommes allés acheter plusieurs CD sur Beethoven, Bach… et un sur Cécilia Bartoli pour la voix. Ce jour-là, j’ai vraiment eu l’impression de sauver quelqu’un !

Hugues Reiner : Le problème de la conscientisation concerne toute la planète ! Parler de moi c’est bien, mais vous ne pourrez me connaître réellement qu’à travers mes réalisations, et mieux comprendre la logique de nos vies dans leur nature réelle. Pourquoi moi chef d’orchestre, qui ai fait mille cinq cents concerts en vingt ans, ai-je monté une chorale de personnes en situation de handicap ? Il y a quelques années, j’avais formé le chœur Terre promise, et maintenant c’est le choeur Clément Wurtz !

Le vrai miracle, c’est qu’avec le chœur Terre promise, un choeur juif-chrétien- musulman, j’ai alors posé un acte volontaire. En deux mots, ce n’était pas le dessein du Seigneur. Je faisais un truc de croyant ou de matamore, comme si Dieu n’existait pas. Et comme par hasard, ce choeur que je voulais mettre en place, c’est le choeur lié aux handicapés. Dans l’autre choeur, j’ai eu beaucoup de mal à avoir des personnes musulmanes. Maintenant, il y en a dix qui chantent très bien. Cela vous apparaît soudain comme une réponse lumineuse. Comment ne pas croire à un ange gardien !
La vie est un miracle
Monde du Graal Choeur Hugues Reiner
MDG : Enfant, faute d’électricité, quand vous lisiez à la lueur des bougies, que viviez-vous ?

Hugues Reiner : Je me souciais de tout ce qui se passe derrière les yeux, du côté curieux de l’identité dans un corps de tout-petit, et en lisant j’acquérais sans le savoir la technique de direction d’orchestre ! Dès l’âge de cinq ans, j’avais une intuition colossale de Dieu ! Depuis l’enfance, j’ai toujours été profondément croyant, au point que j’étais incapable de m’intégrer dans une paroisse, en voyant l’hypocrisie humaine. Par mon oreille musicale, j’entends une phrase qui ne sonne pas juste, une personne qui ment ou qui n’est pas à l’aise. De ce fait je suis un musicien très intuitif, parce que mon bon côté «musicien très talentueux» ne vient pas juste de ma connaissance de la musique, mais de mon intuition sur le genre humain.

Pour exister, je faisais aussi des sketches en étant le plus drôle des scouts. Quel que soit ce que je fais, il faut que je fasse rire les gens, que je me fasse tous les amis du monde. Faire rire ! Pour moi le rire, c’est le savon qu’on va déposer sur la rigidité des rouages existentiels afin que chacun se libère et aille à l’universel. Même s’il n’y a pas de fléau ou de réchauffement climatique, la vie de tous les jours ne me fait pas penser au miracle.

Or, la vie est un miracle et il n’est pas normal que l’on ne soit pas des êtres heureux dans la félicité !
Se soigner par la sincérité des rapports humains MDG : «Âme musicienne en quête de projets», vous encouragez et stimulez les autres pour qu’ils avancent.

Hugues Reiner : J’aime bien influencer les gens pour qu’ils se lâchent et soient plus ambitieux. Le métier de chef d’orchestre est anxiogène et je me soigne grâce à la sincérité des rapports humains, je ne m’entoure pas de gens qui disent : Tu es un grand chef ! Avoir des facilités c’est bien, mais au service de quoi ? J’essaie donc d’être au service de celui qui m’a donné ce talent-là, sinon j’aurais pu être un délinquant, ou malade comme mon frère qui est schizophrène. Ce qui m’intéresse, c’est la réconciliation, faire en sorte que les gens se réconcilient. L’identité doit servir à rendre l’amour vraiment plus impressionnant.

Dans le chœur Clément Wurtz, je suis moi-même un handicapé. J’ai aussi fait un travail pour être vraiment au plus près des personnes qui ne croient absolument pas en un Créateur, et j’emploie un langage qui leur soit compréhensible. Ce n’est pas un sacrifice, mais simplement un désir profond qui me pousse à envisager ce que je dois faire, moi, pour aimer davantage les autres. Voilà, il faut que je sois efficace !
La musique est un message divin MDG : «La musique ne m’intéressait pas en elle-même, mais en tant que véhicule». Que voulez-vous dire ?

Hugues Reiner : Beaucoup de spécialistes de J.-S. Bach, de Beethoven, de Wagner, de même que des chorales, se sont servis et se servent de la musique comme d’un véhicule à l’intérieur duquel il n’y a pas la sagesse. Par contre, ceux qui chantent pour le plaisir ont souvent l’humilité qui est nécessaire pour exprimer toutes les nuances.

Quand on est musicien, on doit comprendre cela et dans ce but, j’interpelle beaucoup ceux qui veulent être mes élèves : «Qu’est-ce que tu fais de cette passion pour la musique ?» Les vocations des instrumentistes, chanteurs et chefs d’orchestre sont là pour irriguer véritablement l’âme… et cette âme a besoin de respirer, d’être nourrie… La musique est un message divin.

C’est pour réagir que j’essaie d’être dans les grandes entreprises, là où sont les décideurs, pour les amener à un bonheur partagé. J’y emmène parfois Thomas, un ami autiste dont je me suis beaucoup occupé. Quand on me demande d’intervenir pour un grand séminaire réunissant des managers, par exemple le groupe ADEO, j’improvise une chorale et, s’il y a un concert programmé, je les intègre aux choeurs Wurtz et Reiner.

En février, à Saint-Sulpice, il y avait près de 400 choristes, venus des quatre coins de la planète pour la 5e de Beethoven ! Bientôt Guillaume, je t’emmènerai dans les séminaires pour créer des moments de «santé» dans l’entreprise. On me demande : Comment faites-vous pour être heureux comme vous l’êtes ? Je réponds : Respirez profondément, cela ne va pas vous traumatiser ! Avez-vous pensé à l’amour comme dynamique de vie ? Comment passer à autre chose ? Mettez de l’amour comme kérosène dans tous vos actes de vie et faites de bonnes actions.

Guillaume : J’en fais plus de bonnes que de mauvaises, donc c’est bon. Je suis sur la bonne voie !
Texte de Gustav Mahler lu par Guillaume
Monde du Graal récitant
Oh, crois : tu n’es pas né en vain !
Tu n’as pas vécu, souffert pour rien ! ...
Oh, douleur ! toi qui pénètres tout,
Je suis arraché à toi.
Oh, mort ! toi qui conquiers tout,
Tu es vaincue enfin !
Avec les ailes que j’ai gagnées
Dans une lutte ardente pour l’amour,
Je m’élèverai vers une lumière
Qu’aucun œil n’a jamais vue !

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