Vivre pleinement sa vie
Auteur Susanne Barknowitz
Protéger son âme
Je m’intéresse depuis longtemps
à la notion de protection ; elle
s’est présentée à moi sous différentes
formes ; ses visages changeants,
son expression diversifiée
frappent régulièrement à la porte de
mon expérience, car beaucoup de
problèmes psychiques sont liés à
cette notion.
Pourquoi tant de personnes cherchent elles à se protéger de façon inconsciente,
soit en s’entourant d’une
carapace musculaire qui les raidit,
soit en se retirant totalement en eux-mêmes,
en bouchant portes et fenêtres
pour éviter tout contact avec l’extérieur
; ou encore en sabotant les situations
dans lesquelles elles se trouvent,
ce qui attire sur elles les coups du destin
résultant de leur propre attitude ?
Pourquoi avons-nous le réflexe
de nous protéger, de fuir l’endroit où
nous nous trouvons, par exemple un
supermarché ou la rue, si nous ressentons
le souffle de la méchanceté
humaine ? Ce ne sont pas les questions
qui manquent : que veut dire
«se protéger» ? Comment réussissons nous à nous constituer une défense,
et quel sens lui donner ?
Protéger son moi profond

Commençons par nommer ce
que nous désirons protéger : notre
noyau intime, le coeur de notre être.
Souvent je compare ce noyau à un
coffre au trésor. Il est plein de cadeaux,
qui attendent d’être découverts, utilisés
et offerts aux autres. Notre être
intérieur provient du plan spirituel,
qui se situe bien plus haut que le
monde matériel terrestre et qui est
fait d’une substance beaucoup plus
fine. Nous sommes partis de ce plan
à l’état inconscient et portons en
nous les «talents», ou dons, qui permettent
de devenir un être humain
véritable lorsqu’on les développe. Il
s’agit notamment de la faculté d’aimer,
de faire confiance, de décider librement,
d’être responsable et de bien
d’autres facultés encore. Sur Terre, à
cause des frictions plus grandes et de
la résistance supérieure qu’elle offre,
nous avons l’occasion de mûrir,
comme une semence enfouie dans le
sol. Nous sommes ici pour nous développer,
afin de retourner, finalement,
conscients et accomplis, sur
les plans d’où nous sommes partis.
Sur le plan où nous résidons,
notre noyau, notre moi véritable, a
besoin d’une enveloppe, d’une protection,
d’un instrument en quelque
sorte. Sur Terre, c’est notre corps qui
joue ce rôle, qui sert de pont entre
l’intérieur et l’extérieur pour notre
esprit, et qui lui donne la possibilité
d’agir. Lorsque nous abandonnons ce
corps lors de la mort terrestre, nous
constatons que notre noyau essentiel
est entouré d’enveloppes qui forment
l’âme. Et lorsque, ayant complété
notre évolution, nous retournons à
notre origine dans le royaume spirituel,
nous abandonnons ces enveloppes
animiques plus fines, puisque
notre esprit est arrivé à maturité.
Intéressons-nous maintenant au
corps. Lorsque nous lui apportons
les soins nécessaires, il constitue une
base saine pour notre développement
spirituel. L’un des piliers de
cette base est une bonne alimentation
adaptée à chaque individu. Elle lui
procure une irradiation sanguine appropriée (1), un mouvement juste et
harmonieux, une respiration libre et
sans entrave (2), et le sentiment «d’habiter
» consciemment son corps en
tenant compte de son rythme naturel.
Dans mon travail thérapeutique, je
mentionne souvent que le corps est la
demeure de notre être intérieur ; cette
demeure demande à être habitée, elle
doit être animée. Ce processus se
produit naturellement de l’intérieur
vers l’extérieur. Plus je suis «en moi»,
«près de moi», plus mon corps irradie
et vit de l’intérieur, et de cette manière,
le corps constitue une protection naturelle
pour l’âme.
Comment en venons-nous à affaiblir notre protection naturelle ?
Notre vie, comme tout dans la
Création, est régie par des lois claires
et soutenue par elles. Nous pouvons
reconnaître ces lois dans la nature ;
comme celles-ci, ces lois pénètrent
les êtres humains sur tous les plans
cités plus haut : les plans physique,
animique et spirituel. Quand nous
leur faisons confiance, nous sommes
naturellement protégés. Mais bien
sûr, nous sommes trop peu
conscients de ces lois et nous les
connaissons à peine, c’est pourquoi
nous les transgressons souvent, ce
qui nous cause bien du tort. Nous
sommes atteints douloureusement
sur le plan physique et sur le plan
animique, ce qui affecte nos intuitions
les plus intimes sur le plan spirituel.
Examinons maintenant comment
nous portons atteinte à notre
protection naturelle, et ouvrons ainsi
la porte aux attaques.
C’est la plupart du temps par nos
transgressions de toutes natures. Je
voudrais donner ici quelques exemples
de mes échanges avec des patients
venus me consulter, dans le cadre de
ma pratique de thérapeute.
Premier exemple : la drogue et l’occultisme

Il y a quelques années, une jeune
femme d’une vingtaine d’années vint
me consulter ; elle était confuse, et
souriait béatement, ce qui indiquait
d’emblée qu’elle consommait de la
drogue. Pendant notre court entretien,
je pus déceler des caractéristiques
psychotiques et schizophrènes,
liées à des idées délirantes à
contenu religieux et occulte. Au-delà
de la désolante impression qu’elle
produisait, je percevais aussi la petite
fille effrayée qui appelait à l’aide. Elle
n’avait jusqu’alors bénéficié d’aucun
traitement médical ou thérapeutique,
et je lui dis que je ne pouvais travailler
avec elle dans l’état où elle se trouvait ;
elle devait d’abord aller dans une
clinique psychiatrique. Plus tard,
elle pourrait revenir me consulter, à
condition qu’elle soit désintoxiquée.
Exactement deux ans plus tard, elle
revint me voir ; à mon grand étonnement,
elle avait rempli toutes les
conditions demandées : elle avait
suivi une cure de désintoxication
pendant six mois en établissement
psychiatrique et depuis elle n’avait
consommé ni alcool ni drogue. Elle
bénéficiait maintenant des soins de
jour dans un établissement psychiatrique
et prenait encore des neuroleptiques.
Elle me fit une bien meilleure
impression, mais sa situation ne
s’était pas encore suffisamment améliorée
pour qu’elle puisse tirer profit
des soins thérapeutiques que j’ai à offrir.
Je l’ai félicitée, beaucoup encouragée,
et je lui ai conseillé de revenir
en consultation après une période de
stabilisation. Neuf mois plus tard, sa
mère me rendit visite et me demanda
de prendre sa fille en consultation.
Celle-ci désirait toujours devenir ma
patiente. À ce moment-là, les conditions
requises étaient réunies : un
certain sens de la responsabilité, la
volonté de travailler sur soi et le
grand désir de retrouver la santé spirituelle.
Dans ce cas-ci, ce sont les
drogues et les pratiques occultes qui
avaient ruiné le mur de protection
naturelle ; ces transgressions avaient
ouvert la porte toute grande aux influences
étrangères ; l’esprit s’était
donc affaibli. La jeune femme entendait
toujours des voix qui lui disaient
ce qu’elle devait faire. Il fallait maintenant
étape par étape assainir le terrain
afin qu’elle puisse avancer en
toute sécurité. Comme toujours, ce
n’est possible qu’en tenant compte
de la loi de la vie mentionnée plus
haut. Concrètement, cela signifiait
pour elle de ne plus accorder d’attention
à ses voix ; à chaque fois, elle
devait plutôt se dire consciemment :
«C’est moi qui décide ce que je
trouve juste et approprié et non ces
voix étrangères.»
Nous nous rencontrions une fois
par semaine. En même temps, elle
demeurait en traitement psychiatrique
et fréquentait les centres de
jour où elle était aussi prise en
charge. Son thérapeute et moi avions
des échanges réguliers. J’avais demandé
à la jeune femme d’écrire tous
les soirs ce qu’elle avait vécu durant la
journée ; nous examinions ensemble
ces expériences afin de les mettre en
ordre ; en lui posant des questions
appropriées, je lui fournissais l’occasion
de trouver ses propres solutions.
Elle vient encore aujourd’hui s’entretenir
avec moi. Nous travaillons
toujours à trouver ce qui lui
convient, à reconnaître les influences
étrangères et à les repousser, ou à ne
pas s’y accrocher ; elle développe
graduellement une façon de s’épanouir
dans le quotidien, afin de sortir
de l’ornière obsessionnelle. Avec le
retour à un mode de vie naturel, les
brèches dans son rempart de protection
peuvent lentement se combler.
En même temps, elle acquiert de
bonnes bases pour recouvrer la
santé. On doit toutefois être
conscient que, dans des cas aussi sérieux
que celui-ci, le retour à la santé
peut prendre des années ou même
des décennies. Il n’est possible que
grâce à un effort de volonté constant
et considérable.
Depuis deux ans, cette jeune
femme a retrouvé un emploi dans
son métier ; les médicaments ont
aussi pu être réduits au minimum.
Deuxième exemple : la dépendance interpersonnelle
Dans l’un de mes cours de respiration,
je fis la connaissance d’une
jeune femme triste, au visage fermé,
repliée sur elle-même ; elle avait à
l’époque une trentaine d’années. Un
jour, durant un exercice de respiration,
elle fondit en larmes. Peu de temps
après, elle vint me voir en consultation
et demanda un seul rendez-vous.
Elle me dit qu’elle était dépressive depuis
longtemps et qu’elle prenait des
médicaments. Elle n’avait plus de
goût à rien, et se levait avec difficulté
le matin ; elle était si fatiguée qu’elle
avait peine à se rendre à ses cours de
physiothérapie, et qu’elle avait encore
moins le courage de suivre la
formation pratique. Sa situation
s’était encore aggravée récemment
malgré la prise de médicaments. Elle
ne comprenait pas ce qui pouvait
causer sa maladie. Pendant qu’elle
décrivait ses conditions de vie, il devint
évident pour moi qu’elle était
profondément dépendante de sa mère,
un fait dont elle ne se rendait pas
compte. Elle avait perdu son père à
l’âge de 12 ans, et à partir de ce moment là, sa mère s’était laissée aller de
plus en plus, pour finir par abdiquer
complètement et devenir entièrement
dépendante des médicaments.
Ma patiente était bientôt devenue
responsable de tout dans la maison et
par conséquent de sa mère. La mère
devint de plus en plus exigeante envers
sa fille et exerça sur elle une
grande pression psychologique : à
l’entendre, la jeune femme ne devait
pas la laisser seule, elle devait s’occuper
de sa mère et cesser de ne penser
égoïstement qu’à ses propres besoins.
De ce fait, ma patiente avait
constamment mauvaise conscience et
se sentait obligée de sacrifier sa vie
personnelle. La situation empira, au
point qu’elle dut interrompre ses
études de médecine et retourner chez
sa mère, qui l’avait en outre
contrainte à rompre ses relations
sentimentales.
Après quelques années, ma patiente
s’aperçut qu’elle n’aidait nullement
sa mère quand elle cédait à
toutes ses demandes ; les exigences
maternelles devenaient toujours plus
extravagantes alors que son état à elle
s’aggravait. Après de durs combats
intérieurs, elle décida de quitter sa
mère et de commencer une formation
de physiothérapeute. Mais elle
n’avait pas pour autant vaincu sa dépendance.
La mère exerçait sur elle
un «terrorisme psychologique», appelant
plusieurs fois par jour pour se
plaindre, et exigeant qu’elle retourne
à la maison chaque week-end, de
sorte qu’elle avait très peu de temps
pour étudier et encore moins de
temps pour elle-même. Après chaque
week-end passé chez sa mère, elle se
sentait plus mal et finalement la dépression
s’installa à demeure.
J’essayai de lui faire comprendre
qu’il est très important pour progresser
que chacun occupe sa place et
ait une tâche à accomplir ; qu’il est de
notre devoir envers le Créateur et
envers notre prochain de développer
les dons qui nous ont été octroyés et
d’agir pour nous et pour les autres de
façon utile et bénéfique. Pour sa part,
elle avait laissé quelqu’un d’autre
prendre tellement d’ascendant sur
elle qu’elle n’était plus en mesure de
ressentir par elle-même quelle était la
bonne direction à prendre et les décisions
qui s’imposaient.
Dans ce jeu de pouvoir, il y a
obligatoirement deux protagonistes :
la personne qui exerce le pouvoir et
celle qui la laisse faire. L’esprit de la
jeune femme était accablé parce qu’il
était refoulé par une influence étrangère
et qu’il ne pouvait exercer ses
propres facultés.
Ces explications la touchèrent et
elle reconnut sa dépendance. Mais il
fallut des années pour qu’elle arrive à
s’en libérer dans une certaine mesure.
À distance, elle voyait clairement la
situation, mais aussitôt qu’elle revenait
chez sa mère, elle était à nouveau
happée par sa dépendance et se laissait
dicter sa conduite.
Lentement, pas à pas, le tout entrecoupé
de longues périodes stationnaires,
elle essaya de mettre en
oeuvre les mesures qu’elle avait envisagées
au cours de nos conversations.
Elle établit des règles pour sa mère ;
celle-ci n’avait le droit de l’appeler
qu’une fois par jour, et si la mère se
plaignait, la fille raccrochait ; quant
aux autres appels, ils étaient ignorés.
En ce qui concerne sa thèse, je
lui donnai un horaire journalier, car
elle n’était pas encore en mesure de
l’établir elle-même ; tous les soirs,
elle devait appeler pour parler de
ses réussites de la journée. Cette
contrainte la motivait ; elle eut cependant
quelques rechutes.
Pour l’étape suivante de la thérapie,
elle devait imaginer que le scénario
habituel avec sa mère était une
pièce de théâtre à laquelle elle ne devait
pas participer ; comme au tennis,
elle ne devait pas saisir la «balle» des
exigences et de la culpabilisation lancée
par sa mère, et ne pas se justifier
si elle voulait passer une fin de semaine
avec des amis. Finalement,
elle avait besoin d’encouragement et
de soutien pour passer son permis de
conduire et se trouver un emploi.
Elle réussit très bien ces deux objectifs.
Elle avait de grandes capacités
dans sa profession, on l’appréciait,
elle réussissait et cela l’encourageait.
Pendant ce temps, elle essayait de
prendre dans les petites choses quotidiennes
ce qu’elle aimait et ce qui
lui convenait, ce qu’elle trouvait cohérent
et utile. Fixer des limites ne
lui était toujours pas facile, mais elle
faisait des efforts pour être plus vigilante.
Son cheminement pour se libérer
de la dépendance n’est pas encore
terminé, mais elle a déjà parcouru une
distance considérable. La joie et la volonté
personnelle ont retrouvé place
dans sa vie.
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