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Les effets de la drogue sur la jeunesse

Interview de Bernard Schmitt, Directeur Général d’établissements qui accueillent des jeunes en difficulté.
MdG : Vous travaillez auprès de populations d'enfants, d'adolescents ou d'adultes en difficulté. Parmi les centaines de jeunes dont vous avez la responsabilité, certains sont-ils concernés par la drogue ?

Bernard Schmitt : L’usage de drogues, c'est-à-dire de substances psychoactives comme le cannabis, l’héroïne, l’ecstasy, la cocaïne, l’alcool ou le tabac, pour ne citer qu’elles, sont un réel fléau de société. Bien sûr, certains de nos enfants sont touchés par ce phénomène. Ils sont touchés, d'une part parce qu'ils ont éventuellement des parents, frères, soeurs ou amis consommateurs, et d'autre part, parce que le problème de la drogue est celui auquel sont confrontés toutes les écoles et tous les collèges.

En effet, la vente s'effectue à l'entrée même des établissements scolaires. Il nous arrive même d'avoir des adolescents qui s'essaient à dealer pour se payer leur consommation personnelle ou se faire de l'argent, mais tout cela n'est pas significatif. Ces jeunes restent en général des toxicophiles, c'est-à-dire qu’ils recherchent avant tout un plaisir dans des contextes festifs. Nous travaillons également avec des toxicomanes, c'est-à-dire des gens «accros». Dans le cadre des activités de notre association, nous avons un CHRS (1) spécialisé dans l’accueil de jeunes majeurs âgés de 18 à 30 ans qui sortent de cure de sevrage. Dans cet établissement notre travail consiste à aider les usagers à passer le cap de l'après sevrage, à ne pas replonger, mais aussi et surtout à se réinsérer socialement.

MdG : Qu'est-ce qui conduit le jeune à consommer de la drogue ?

Bernard Schmitt : C'est une question de rencontre, on devrait dire de mauvaise rencontre, entre un individu et un produit. La phase de la première rencontre peut malheureusement évoluer vers le souhait de consommer, et l'envie peut rapidement se transformer en besoin, puis vient le stade de la dépendance, celui où l'individu devient «accro», et cela se termine malheureusement trop souvent par une overdose qui peut laisser de graves séquelles, ou encore être fatale.

Les raisons qui conduisent chaque individu à consommer des substances psychoactives et illicites sont individuelles et très variées. Elles répondent à des motivations diverses qui peuvent être la recherche du plaisir, l'envie d'avoir des sensations fortes, d'oublier le quotidien, de s'évader pendant un moment, d'augmenter son potentiel physique ou sexuel, de se désinhiber, de faire comme tout le monde, de se fondre dans un groupe, d’évacuer un stress, d'être plus sûr de soi, mieux dans sa peau ou dans sa tête, de trouver un bien-être, d'aiguiser ses capacités intellectuelles ou artistiques, d'accroître sa résistance à l'effort et d'améliorer ses performances, comme par exemple le dopage dans les milieux sportifs, voire dans certains cas, de chercher à s’autodétruire sciemment.

Par ailleurs, il y a les personnes qui prennent des produits sur prescription médicale, la morphine et ses dérivés entre autres, pour supporter les douleurs liées à certaines maladies, ce qui provoque également des phénomènes d'accoutumance. Enfin, il est évident qu'il y a un réel marché de la drogue. Dans ce contexte, les producteurs et les pourvoyeurs ont tout intérêt à trouver des cibles de plus en plus jeunes afin de les fidéliser par la dépendance. C'est l'organisation d'un marché captif.

MdG : Y a-t-il des drogues inoffensives ?

Bernard Schmitt : Non, il n'y a pas de drogues inoffensives. C'est un leurre de le penser et une tromperie de vouloir le faire croire. C'est pourquoi je ne comprends pas que certains courants politiques aient récemment proposé de légaliser les drogues douces afin d’en autoriser la vente libre en France. On a même longtemps prétendu qu’il n’y avait pas d’accoutumance physique au cannabis, mais aujourd’hui on revient sur cette affirmation en raison de ce que l'on constate chez les consommateurs qui finissent par consulter pour recevoir une aide.

De plus, une récente étude du Ministère de la Santé a montré que trois joints correspondent à l'équivalent d'un paquet de 20 cigarettes en matière de prédisposition à certains cancers. On a également pu démontrer que la consommation régulière de cannabis peut provoquer un accroissement de l’infertilité masculine, de même que des dépendances psychiques, des déstructurations plus ou moins graves de la personnalité, des hallucinations, des dédoublements de la personnalité ou encore un sentiment de persécution.

Il faut préciser ici que, par rapport aux années 90, les produits ont évolué et que leur nocivité s’est accrue, par exemple la concentration en substances psychotropes actives ou «THC» a été renforcée et multipliée par 30 dans le cannabis consommé aujourd’hui. Dans certains pays, notamment en Hollande où quelques-unes de ces drogues ont été dépénalisées et mises en vente libre, on se rend compte maintenant, après quelques années de recul, des lourdes conséquences d’une telle décision. Le danger réside dans le phénomène de banalisation qui s’instaure auprès des consommateurs et même du public par rapport à l’usage de drogues dites «douces».

MdG : Le cannabis est-il plus dangereux que l'alcool ?

Bernard Schmitt : Ce sont des produits différents mais aussi dangereux l'un que l'autre au regard des statistiques concernant les accidents de la route. Ce qui est encore plus dangereux, c'est l'addition ou la combinaison des deux substances. Maintenant il existe un certain nombre de moyens d'analyse qui permettent de détecter par des tests si ces personnes ont consommé des drogues récemment ; il faut savoir que des résidus de cannabis sont décelables dans les urines pendant un mois à partir de la date de consommation.

MdG : Quelles sont les conséquences de la consommation de drogue sur le plan physique, bien sûr, mais aussi sur le plan psychologique et spirituel ?

Bernard Schmitt : Sur le plan physique, on sait que les drogues agissent sur le système cardiovasculaire, respiratoire ou nerveux. De même les phénomènes d'accoutumance poussent souvent les individus à recourir à des substances toujours plus fortes mais aussi plus nocives. Sur le plan psychologique, la consommation de substances illicites permet d'aller dans «un autre monde» sans contraintes, sans tabous, un monde qui paraît souvent plus supportable que le quotidien.

Toutefois, ce monde reste virtuel et le «voyage» est limité dans le temps. Il faut à un moment donné revenir à la réalité. Cette évasion permanente conduit peu à peu à perdre pied avec le monde réel. Elle engendre également des pertes de repères et une inadaptation à la vie quotidienne. Elle favorise la désintégration des relations familiales et sociales, l'abandon des études. C'est donc à juste titre que le groupe FFF Fonck, groupe bien connu des jeunes, chante «La came isole».(2)

Pour en venir à la responsabilité spirituelle, je pense que le corps et surtout le cerveau sont conçus de telle sorte qu’ils obéissent naturellement à un certain nombre d'inhibitions ou d'interdits. Ces derniers constituent des verrous naturels, des freins, qui empêchent l’homme «normal» d'accomplir certains actes, à moins qu’il décide lui-même de transgresser la loi. Cela veut dire que lorsqu'un individu est dans un état second il peut se rendre coupable de comportements qu'il n'aurait pas eus en temps normal.

En agissant ainsi il risque de se porter préjudice à luimême (phénomène d'automutilation, d’autodestruction ou de suicide par exemple) et aussi éventuellement préjudice aux autres (comportements agressifs ou violents, mise en danger d’autrui etc.) sans même en avoir conscience. Sa responsabilité n'en est pas diminuée pour autant, elle reste pleine et entière.

MdG : Quels sont les moyens actuels pour désintoxiquer efficacement une personne droguée. Peut-on arrêter définitivement ?

Bernard Schmitt : Le seul moyen de désintoxiquer une personne dépendante de drogues dures est qu'elle «touche le fond» après être passée par différents états de déchéance physique et psychique et qu'elle prenne personnellement la décision de s'en sortir. A partir de cet instant on peut lui apporter de l'aide. Elle suit tout d’abord une cure de sevrage en milieu hospitalier, qui dure généralement entre six jours et trois semaines. Dans ce cadre, des produits de substitution comme le subutex ou la méthadone( 3) lui sont prescrits, et ce sous contrôle médical, afin de lui permettre de supporter les douleurs liées au manque.

Cette cure est accompagnée de soins permettant de traiter les problèmes associés, elle comporte également beaucoup de sommeil, une alimentation adaptée et des thérapies individuelles ou collectives, des groupes de parole, etc. Je connais personnellement des gens qui sont passés par là et qui ont réussi, certains sont même devenus éducateurs. Mais chacun d’entre eux garde à jamais le souvenir douloureux des différentes étapes qu'il lui a fallu franchir. Inutile de préciser qu'en fonction de leurs expériences passées ils constituent d'excellentes recrues lorsqu'ils choisissent nos métiers.

MdG : Comment les parents doiventils réagir lorsqu'ils s'aperçoivent que leur enfant se drogue ?

Bernard Schmitt : Malheureusement, très nombreux sont les parents qui n'ont absolument pas connaissance du fait que leur enfant consomme des substances psychotropes. Lorsque des parents constatent que leur enfant se drogue, et même si cette réalité est insupportable pour eux, ils ne doivent surtout pas tomber dans la répression. Culpabiliser leur enfant est une réaction qui n’a aucun effet, si ce n'est de le faire fuir et d'accélérer sa chute. Ils doivent au contraire faire en sorte de recréer des liens, de parler avec lui, de lui faire savoir qu’ils l’aiment et sont prêts à l’aider, de restaurer un environnement affectif et relationnel positif autour de l’enfant.

Ils doivent également prendre conscience qu’il est urgent qu’ils se remettent en cause en passant au crible leurs habitudes de vie afin de changer un certain nombre de choses. A ce stade, il est primordial que l’enfant sente qu’il compte pour ses parents et que ces derniers sont prêts à faire les efforts nécessaires et durables pour vivre avec lui au quotidien dans un contexte nouveau.

Ils doivent aussi faire appel à des personnes compétentes, des associations, des thérapeutes, qui puissent leur apporter des conseils, une aide, un soutien. Un enfant qui consomme de la drogue n'est pas un pestiféré, ni une tare de la famille, c'est un être qui est en grande désespérance et qui a besoin de bénéficier parfois d’un suivi ou d’un traitement médical temporaire, et normalement le premier endroit où il devrait trouver tout cela c'est avant tout au sein de sa famille.

Dans notre société nous avons souvent affaire à des familles monoparentales ou recomposées, pourtant tout ce que j’ai dit précédemment reste vrai. Simplement les adultes et l’entourage de l’enfant doivent communiquer pour lui apporter les réponses adaptées qui le sécuriseront et lui permettront d’évoluer positivement.

Propos recueillis
par Danièle Quéhen

1- CHRS : Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale
2- Groupe FFF (Fédération Française de Fonck, album "Free for fever" 1993 ("Drugs" La camisole)
3- Il convient de noter que ces produits ont également des effets psychotropes